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Zig-Zag dans Plougonvelin


A Goasmeur

Au matin du 28 juillet 1999, 38 promeneurs sont réunis près de la croix de Goasmeur. Après les retrouvailles joyeuses - beaucoup de participants sont des "fidèles de nos sorties" - et les présentations des uns et des autres, Jean Chevillotte remet à chacun un tableau d’assemblage du cadastre de 1841 sur lequel il a situé les croix existantes et les croix disparues de Plougonvelin. Il explique la manière dont plusieurs croix ont été retrouvées grâce à la microtoponymie (noms des champs) et tout un travail sur le cadastre de 1841. Les souvenirs des "anciens" ont également aidé à rétablir le réseau assez dense des croix de chemin.

Premier exercice pratique, l’observation de la croix de Goasmeur : pierre, allure générale, gradins, socle, fût, croix. Les remarques fusent : le fût et la croix ne sont pas "en accord", mais seulement "raccordés". Le fût, de granit de Trégana ou du Trez-Hir, appartient à une série de six fûts de même style que nous retrouverons au cours de la promenade.

La croix plate de micaschiste qui le surmonte est une croix sans doute récupérée. Ce qu’a confirmé depuis un habitant de ce secteur(1). Une croix située non loin du Rhu a été placée sur le fût de Goasmeur.

(1)François Cariou de Kersture

Chacun observe sur le tableau d’assemblage, le nombre important de croix qui se situaient en bordure de la route de St Mahé à St Renan ; à Tibaol, au Rhu, à Croaz an Guennec. Cette dernière marquait la limite Nord-Est de la paroisse de Plougonvelin.

Au-delà, il y avait aussi la Madeleine en Locmaria (croix près de la chapelle du même nom) ; la croix(1) de l’enclos de la fontaine, située un peu à l’Est ; et bien d’autres.

A Men teo

Le cortège de voitures s’ébranle et nous parvenons à Men teo, au carrefour des routes de St Renan et de Locmaria. A cet endroit, M. Jean-Yves Eveillard explique ce qu’est cette grosse pierre "men teo" surmontée d’une croix :

"Les stèles" à Men teo = la grosse pierre.

"Il n’est pas rare que dans le Léon, et en particulier à Plougonvelin (Gibet des Moines) et dans les communes voisines (Locmaria-Plouzané, Plouzané), des croix soient posées sur de "grosses pierres". Celles-ci se caractérisent par leur forme géométrique régulière : tronc de pyramide, tronc de cône, section hexagonale, octogonale, etc. Leur hauteur est variable, mais elle dépasse généralement un mètre et peut atteindre trois mètres. Après avoir été attribuées au XIXe siècle aux Bretons du haut Moyen Age (Vè-IXè siècles), on est certain aujourd’hui, depuis plusieurs découvertes archéologiques dans lesquelles des stèles ont été retrouvées en position primaire, qu’elles remontent au second Age du Fer (Vè - Iè siècle av. JC) et que leur fonction était funéraire. Elles servaient à marquer l’emplacement d’une nécropole à incinération. Ce n’est que beaucoup plus tard, à partir du Moyen Age que ces pierres remarquables furent réutilisées comme socles de croix, et de cette manière, christianisées."

Après ces explications intéressantes, nous revenons vers Tibaol et Goasmeur. A Croaz ar Guennec, un chemin, sans doute très ancien, sert de limite à la commune. Il fut emprunté, il y a encore quelques dizaines d’années par des habitants du quartier pour se rendre à Locmaria. Sur le croquis présentant les vestiges archéologiques trouvés dans la région, on peut voir que ce chemin traversait le champ de menhir de Kereven en Locmaria

(1)Croix aujourd’hui déposée chez sa propriétaie

A Pradigou

On observe d’abord la croix de gneiss placée sur un socle et bien en valeur sur la pelouse. On l’appelle aujourd’hui la "croix de Pradigou" du nom du terroir proche. Il y a une vingtaine d’années, elle était simplement posée contre le talus d’un champ voisin. On l’appelait alors "Croaz Toul ar c’hae", la croix du fossé (creux du talus). Elle n’était pas fixée en terre et peut-être avait-elle été déplacée antérieurement.

La route de St Renan, aujourd’hui rectifiée, décrivait une courbe et passait au sud de la pelouse devant la croix. Une autre route venait se greffer sur la voie principale et empruntait d’abord un tronçon du chemin vers Kerzavid, puis se dirigeait vers Landiguinoc.

A cet endroit, il y eut une chapelle dite "Chapel Baragaman" ("pain beurre", trace d’un ancien culte peut-être quelque peu superstitieux)(1).

Une stèle de l’âge du fer conservée en bordure d’une propriété, montre l’ancienneté de la fréquentation du lieu.

Ce chemin passe ensuite à Kerambosquer, Kezadou, Kerguernen et Pont Rohel, puis remonte en pente raide, par la rue des Diligences en Locmaria.

Ce chemin est appelé "chemin de Brest à St Mahé" dans un acte de l’inventaire des titres de l’abbaye et "chemin de Lochrist à Brest" sur le plan cadastral de 1841. La croix Toul ar c’hae indiquait-elle le carrefour entre les deux voies ?

Il est aussi intéressant d’observer qu’une autre route quittait la voie n° 1 (plan cadastral et carte IGN 1907), suivait la crête de Kerzuel- Berbouguis, passait au-dessus de Tréflez, et atteignait le fond de l’étang de Kerjean.

A une époque indéterminée - haut moyen âge peut-être - il semble qu’une modification du tracé proche de Toul Ibil soit intervenue. Le chemin forme un coude pour rejoindre la voie n° 1.

(1) M. Eveillard nous communique une information selon laquelle à Locronan, on jetait des morceaux de pain beurré dans la fontaine de St-Eutrope pour tenter de deviner l’avenir en observant le comportement des tranches de pain.

On remarque plusieurs champs qui portent le nom de "Parc ar Groaz Prenn", le champ de la croix de bois. Ils encadrent un croisement de chemins aujourd’hui délaissés. S’agissait-il d’un raccourci vers Landiguinoc ou vers la partie Ouest de la route n° 1 ?

Le nom même de groaz prenn, écrit parfois "gos prenn" nous fait sans doute remonter à une époque ancienne où une croix de bois précéda la croix de pierre dans ce secteur.

Au dessus de Tréflez La majeure partie de la voie n° 4 ( de Toul Ibil à l’étang de Kerjean )est conservée. Nous rejoignons Berbouguis, puis, par cette voie, le croisement de chemin au-dessus de Tréflez.

Là, M. Jean-Yves Eveillard nous présente :

Les voies romaines. Ce qui les caractérise.

« Comment reconnaît-on une voie romaine aujourd’hui ? Malgré l’abandon (mais ce n’est pas toujours le cas : certains tronçons de voies romaines ont été intégralement repris par des routes modernes), on remarque une continuité dans le tracé (des tronçons de chemins qui se prolongent).

Le tracé, sans être rectifié peut être qualifié de direct : les courbes sont douces, les virages peu prononcés. Les voies romaines suivent le plus possible les hauteurs (interfluves entre deux vallées) afin d’éviter les bas-fonds humides où les chaussées sont difficiles à entretenir et pour permettre une meilleure surveillance des alentours. D’autres types d’indices, toponymiques, plus rarement archéologiques (vestiges de chaussée) peuvent contribuer à authentifier comme voie romaine un tracé ancien. »

La question de l’étalonnage : « La découverte de bornes en pierre avec étalonnage gravé en milles (1480 m) ou en lieues (2220 m) suivant le cas, atteste que - au moins les voies importantes - étaient jalonnées. Si ces bornes ont disparu, elles constituaient à la fin de l’Antiquité des éléments remarquables du paysage et ont pu donner naissance à des carrefours de chemins ou être remplacées par des croix, etc.... Les mesures effectuées le long des voies, à partir de ces éléments, peuvent permettre de retrouver les emplacements probables de ces bornes disparues. On constate qu’il est rare que leur emplacement n’ait pas laissé de trace. » A l’appui de ces explications, une réduction de la carte au 1/10000 de 1907 est remise aux promeneurs. Les deux étalonnages en milles romains (1480 m) et en lieues romaines (2220 m), mesurés à partir de la bifurcation importante de Croaz ar Bis, sont situés sur cette carte.

Sur le territoire de Plougonvelin, on peut observer bon nombre de points intéressants. Ici, près de Tréflez, on constate que milles et lieues coïncident. On ne peut manquer d’évoquer la présence de la croix de Tréflez à quelques mètres de cet endroit.

Cette route de crête aboutissait au fond d’une vallée aujourd’hui ennoyée (l’étang date de la construction du moulin à marée au XVè siècle). La croaz Ruz se situait à un carrefour secondaire ; malheureusement brisée, elle attend d’être restaurée.

En plus des étalonnages, les microtoponymes "an Hent meur"( ( le grand chemin) sont indiqués sur la carte ainsi que les Cos castel et les vouden (mottes) - postes de surveillance ou de défense établis à diverses époques près de la voie. Nous redescendons de la crête, passons devant le Lannaouen ancien et parvenons à St Aouen. Le socle carré et le fût de croix de granit de Trégana ont été un peu déplacés. Le fût s’apparente à celui de Goasmeur et à quelques autres que nous visiterons dans l’après-midi. En partie brisé, ce fût est aujourd’hui privé de la croix qui le surmontait.

L’occupation ancienne de Lannouen puis de St Aouen est attestée par la stèle gauloise trouvée il y a quelques années, en bordure du chemin conduisant vers la vallée et aujourd’hui dressée sur la pelouse de la maison neuve de St Aouen.

Pour la pause de la mi-journée, nous nous rendons à la grève de Porsqui. En passant, nous observons le socle de gneiss de la croix "croaz an aod" qui jadis dominait la grève "an aod doun", la grève profonde.

Saint-Jean

Après le pique-nique, nous reprenons notre parcours et arrivons à St Jean. Notre première visite est pour la fontaine dédiée à Notre Dame de la Clarté. Un ancien fût de croix ferme le bassin de la fontaine du côté Est. Une croix devait se trouver sur le mur de l’enclos car un trou existait entre les deux échaliers avant qu’une croix, trouvée à Kerivin vao, ne soit placée à cet endroit.

Un parc ar groas situé, bordure de la route de St Jean, à proximité d’un ancien carrefour vers Keraouen permet de s’interroger sur la présence possible d’une croix à cet endroit.

Nous revenons vers la chapelle et en observons l’étonnant mur Nord où de larges arcs en plein cintre reposent sur des piles et chapiteaux assez rudimentaires. La datation de cette façade reste difficile. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’à une certaine époque la chapelle avait deux nefs et que les pèlerins passaient de l’une à l’autre (comme à Notre Dame de Grâce). Le pignon Est, d’un gothique élégant, à la maçonnerie soignée, est manifestement d’une autre époque, XVè -XVIè siècle sans doute. Assis dans la chapelle, nous prenons le temps d’évoquer les lieux de culte qui se situaient sur la voie ancienne appelée au XVIIè siècle "grand chemin de St Mahé à St Renan".

Une croix, visible sur la carte des Ingénieurs-Géographes de 1771-1776, indiquait le chemin de Tibaol.

M. Yves Chevillotte nous transmet des renseignements qu’il a trouvés concernant cette chapelle.

En 1507, la chapelle de "Monsieur St Pol" est mentionnée. En 1563, Jean de Kerlech seigneur du Plessix (ou du Quinquis) "fonde" cette chapelle, la dote de revenus. La chapelle est consacrée par Odon, évêque irlandais de Clochare (le titulaire de St Pol de Léon ne pouvait, à cette date, exercer les fonctions épiscopales)(1).

Au cadastre de 1841, on peut retrouver "ar veret" le cimetière qui entourait la chapelle. Selon le Dr Dujardin, Tibaol pouvait être un village de lépreux. D’autres établissements religieux existaient : la Madeleine en Locmaria, qui accueillait les femmes malades, l’Hôpital de Pont l’Hôpital, l’hôpital et la chapelle St Laurent à St Mathieu.

Saint Jean constituait également une étape, un lieu d’accueil pour les pèlerins se rendant à St Mathieu.

L’ordre des Hospitaliers de St Jean prit naissance à Jérusalem au milieu du XIè siècle, près de l’église Sainte Marie la Latine. On joignit à cette église un monastère de Bénédictins pour la desservir et un hôpital dédié à St Jean -Baptiste.

Les libéralités de Godefroy de Bouillon et des Croisés permirent à l’hôpital de prendre son autonomie. Le frère Gérard qui le dirigeait, fonda une congrégation nouvelle "les Hospitaliers de St Jean de Jérusalem." L’ordre et la règle furent approuvés par les papes Pascal II en 1113, Callixte II en 1120 et Innocent III en 1130. Les Hospitaliers ajoutaient aux trois vœux de religion, celui de "recevoir dans leurs hôpitaux les pauvres pèlerins de Terre Sainte et à les protéger durant leur séjour."

Parallèlement, l’ordre des Templiers se développait. Après la dissolution de ce dernier en 1312, les Hospitaliers reçurent bon nombre d’établissements appartenant auparavant aux Templiers. Etablis à Chypre en 1291, puis à Rhodes en 1308, et enfin à Malte en 1522, les Hospitaliers prirent le nom de « Chevaliers de Malte ». Mais le Grand Maître garde le titre de « Maître de l’Hôpital de Saint Jean de Jérusalem et gardien des pauvres de Notre Seigneur Jésus-Christ ». (1)Renseignements empruntés à Guillotin de Courson dans "Les Templiers et les Hospitaliers de St Jean, dits Chevaliers de Malte."

La seule mention trouvée à ce jour concernant l’existence et le fonctionnement d’un établissement hospitalier à St Jean est la suivante :

Aveu (au représentant du roi) dans la Sénéchaussée de Brest à St Renan. "... Maistre Yves Le Ru, prêtre et hospitalier de Saint Jean en la dicte paroesse de Plougonvelen, confesse debvoir à la dicte recette, au terme de Noël, es mains dudict receveur, ung denier et demye anterlée froment sur les héritaiges dudit hospital : 1 d et demye..." Rentier de 1544 étudié par J. Kerhervé, A. Fr. Pérès, B. Tanguy. Ce texte date du XVIè siècle, mais la chapelle et la fontaine remontent bien au-delà, sans qu’il soit possible actuellement de préciser davantage. On sait que les Hospitaliers de St Jean s’établirent en Bretagne à partir du milieu du XIIè siècle.

Vers Saint-Mathieu

Nous passons ensuite devant la croix de Kervilzic dont le socle octogonal et le fût s’apparentent à ceux de plusieurs autres croix : Goasmeur, St Aouen fontaine St Jean, Croaz Hir et ancien cimetière de Plougonvelin. Cette croix située en 1841 au milieu du carrefour donnant accès à Kervilzic et Kerviny est aujourd’hui en bordure d’un champ. Le paysage a été modifié par le remembrement.

Nous marquons un arrêt à "Croaziou Keryel". Seuls les anciens plougonvelinois se souviennent d’un vieux chemin, emprunté par les habitants de Kerviny, Pen ar Prat et d’autres lieux pour se rendre à St Mathieu. Ce chemin appelé dans des "aveux" du XVIIè siècle "chemin de St Mahé à St Jean", est le seul tronçon non modernisé de la voie antique.

M. Jean-Yves Eveillard signale que : "On a là un bon exemple de conservation d’un tracé de voie romaine : celui-ci se détachant de la route du Lannou à Kérinou, est formé par un talus planté séparant deux parcelles, tandis que quelques centaines de mètres plus loin, on a le chemin entre deux talus. Le phare de St Mathieu que nous avons en point de mire, montre bien que cette voie aboutissait au site de l’abbaye ou dans les environs immédiats".

Le groupe observe la partie Est, puis la partie Ouest de ce tronçon de voie, avant de se rendre à proximité du lieu où se trouvait une motte "ar vouden". Les voies n° 1 et n° 8 se rapprochent à cet endroit ; un même poste permettait de les surveiller.

Nous essayons de retrouver l’emplacement de la croix dite "du livre" ou "croaz diben". De là, nous parvenons au lieu appelé autrefois "croas ar moc’h" et sans doute plus anciennement "croas milin losquet" (croix du moulin brûlé) tandis qu’une "croaz ar reinquin"(1) se situait vraisemblablement à la pointe où se trouve à présent le monument aux marins de la guerre 14-18.

Au musée, les promeneurs peuvent ensuite observer la croix à cupules, provenant des abords de Kerdoniou, et les vestiges d’un beau calvaire de kersanton, situé autrefois dans le bourg de Plougonvelin.

Vers le bourg

Plusieurs croix latines plates, de micaschiste ou de gneiss, existent toujours sur la commune : deux à St Mathieu près de la chapelle Notre Dame de Grâce, une près de Kerarc’heuz et une à Trémeur que nous saluons au passage, à Goasmeur également.

Par contre, "Croas hir", "croix longue", la bien nommée se dresse sur la crête entre Kerarc’heuz et Trémeur.

Au Prédic, grâce à l’amabilité de M. Le Ven, nous jetons un coup d’œil sur les vestiges du calvaire de Croix diben : une Vierge de Pitié, avec un Christ mutilé auquel il manque la tête.

La dernière croix que nous observons est la croix de Tréflez, placée sur la pelouse de l’église de Plougonvelin, le 25 mars 1999. C’est une croix de gneiss très pattée qui évoque une feuille de trèfle. Les dessins géométriques gravés sur le fût ou pied, pourraient avoir une valeur symbolique. (1) Elle serait alors, à elle seule, un très beau résumé des mystères chrétiens : Sainte Trinité (le trèfle), Incarnation et Rédemption.

Des croix récentes auraient aussi mérité un arrêt : croix de mission, fin XIXè et début XXè siècle, en kersanton ,croix du monument aux morts en granit de l’Aber Ildut , grande croix celtique du nouveau cimetière, du XXè siècle, en granite de Languédias (Ille et Vilaine).

Nos jeunes amies italiennes qui participent à la promenade, sont chargées de remettre un plan de buis(2à M. Jean-Yves Eveillard pour le remercier pour toutes les explications qu’il nous a données durant cette journée.

(2)La présence ancienne de buis, sur le nom de beuz ou beuzit est un bon indice de la présence romaine.