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Le Kersanton


Sortie géologique du 10 août 1995

Depuis plusieurs années, nous bénéficions de la grande compétence de M Louis Chauris, géologue, Directeur de Recherche au C. N. R. S, qui nous fait connaître le patrimoine particulier que constituent les roches de notre région. Parallèlement, nous avons visité des édifices : manoirs, églises, chapelles... construits grâce aux ressources de notre sous-sol.

Après avoir étudié les roches les plus utilisées localement : greiss de Brest, micaschistes, et granite de la Pointe des Renards au Conquet, granodiorite de Trégana ( ou du Trez-Hir ), granite de l’Aber-Ildut..., en 1995, nous nous sommes interessés à des roches moins répandues : la pierre de Logonna, ou réservée à des détails plus soignés de l’architecture et à la statuaire, le kersanton.

Il faut croire que le thème choisi a suscité l’intèrêt puisque 43 passionnés se trouvaient au rendez-vous sur la place de Logonna, le 10 août 95.

En bordure de la rivière de Daoulas, près de la carrière du Roz. Le microgranite du Roz est une belle pierre blonde, rehaussée de cernes concentriques d’hydroxyde de fer (rouille). Comment cela s’est-il produit ? Le granite est très fissuré ; les eaux percolant de haut en bas le long des fissures pénètrent et déposent des sels de fer. Le dépôt s’arrête... puis reprend. On a donc ces dépôts concentriques qui miment le boiset donnent à la roche un charme particulier.

L’ exploitation

C’est une carrière très ancienne. Autrefois, on ne disait pas carrière mais "perrière". Les carriers étaient des perrailleurs (ou perreilleurs). Un acte du 3 octobre 1514 et un autre de 1625 font obligation de "tenir la dicte perrière nette, désencombrée et délivrée de tous attraits". Nous avons donc ici une carrière exploitée depuis le XVIème siècle, et même antèrieurement d’après les monuments observés, et encore à l’heure actuelle. Si bien que le paysage primitif a été complètement modifié

Roz veut dire tertre, mais le montucule à peu près disparu. La carrière, creusée dans la colline, mesure 275 m de long sur 125 m de large. Elle descend bien au dessous du niveau de la mer. Par chance l’eau de mer n’y pénètre pas. Les pointements intrusifs du Roz sont entourés de schistes noirs qui servent de protection. L’exploitation dure donc du XIIème siècle à nos jours. L’église Saint-Louis de Brest, l’Abbaye de Landévennec, le clocher de Guipavas sont en microgranite du Roz.

Mais l’âge d’or, c’est surtout aux XVIème-XVIIème siècles ? La pierre de Logonna donne aux édifices des environs de la Rade de Brest, et au-delà, un aspect tout à fait particulier : Notre Dame de Rocamadour, à Camaret, le clocher de Logonna-Daoulas, Irvillac, Saint-Sébastien, Logonna-Quimec’h, Le Faou ; l’Ossuaire de la Roche-Maurice ( schistes noirs et pierres d’angle en Logonna). A Saint-Thomas de Landerneau, des restaurations récentes viennent d’être effectuées grâce aux pierres de la même carrière.

Pourquoi cet engouement pour cette roche pendant des siècles ?
Nous sommes dans un terroir sans granite, par contre, on a ce microgranite. C’est une pierre qui se taille bien et qui est très résistante à l’érosion.

Les perrières se trouvent au bord de la mer. Ici, les gabarres venaient charger les pierres. Deux rivières pénètrent très profondément à l’intèrieur : l’Elorn et l’Aulne. Les rives de la rade de Brest sont d’accès facile. La carte des monuments montrent qu’ils ne sont pas très éloignés du littoral. Dans le Léon, on a : le porche de l’église Guilers, l’élèvation Est du Bastion Sourdéac (fin XVIème siècle) qui a été restauré grâce à des roches de la même carrière.On trouve quelques pierres dans l’abbaye ou à proximité . Au Conquet plusieurs maisons et l’église elle-même ont des éléments en pierre de Logonna.

Si le microgranite ne s’est pas répandu extrêmement loin, c’est qu’il avait des concurrents : le kersanton, à Logonna même ; le granite de l’Aber-Ildut ; au sud, le granite Locronan ; au nord, celui de Plounéour- Menez. A Sizun, on a un assemblage de ce granite ,du microgranite et du kersanton qui s’harmonisent bien.

L’exploitation actuelle :
Les Frères Kerbiriou dirigent une entreprise familiale d’une dizaine de personnes. Elle fournit surtout des cheminées, (exposition à Plougastel, près de la voie express), mais aussi des dallages ex : au Manoir de Kerscao en Locmaria-Plouzané, et autour de la fontaine du Couvent des capucins à Landerneau de magnifiques dallages de pierre de Logonna ont été posés. Par contre, il y a peu de tombes et un seul monument aux morts : celui de Lambézellec, (sur l’ensemble des monuments aux morts du Finistère et des Côte d’Armor).

Avant d’entrer dans la carrière du Roz, quelques mots sur la composition minéralogique :

La pierre de Logonna est une roche éruptive venant de la profondeur de l’écorce terrestre. On a une cristallisation en deux temps : un fond à grains extrêmement fins et, dedans, des cristaux un peu plus gros de feldspath (calco-sodique) et de quartz. Cette roche est ponctuée de petits trous, dus à une altération superficielle des petits micas. La roche résiste bien à l’altération. Les sels de carrière donnent à la roche une teinte rouillée.

L’exploitation produit beaucoup de déchets, de blocs rebutés car ils contiennent des "fils de carrière", sorte de fissures. Les déchets ont été rejetés à l’extèrieur de la carrière, ce qui a, peu à peu, créé le terre-plein qui recouvre l’ancienne cale. (Le transport se fait actuellement par camion).

Il y avait autrefois cinq carrières. La carrière actuelle recouvre l’ensemble. Elle possède des engins modernes pour le débitage de la roche : scies et "couteaux" qui coupent les blocs.

Nous escaladons le rempart de blocs et découvrons le chantier, les extraxtions anciennes, le front de taille actuel. Dans la carrière chacun cherche le meilleur échantillon pour sa collection. Beaucoup d’ explications sont données par M Chauris en réponses aux questions des participants. Il serait un peu long de les transcrire toutes.

Du Roz nous nous dirigeons vers la Chapelle Saint-Jean, une petite merveille récemment restaurée. Une harmonie parfaite entre les pierres nouvelles et les anciennes. De là, nous nous rendons à la grève sud de la Pointe du Château pour le pique-nique.

Le Kersanton

C’est la seule roche au monde dont l’origine est un toponyme breton : kersanton en Loperhet. Cambry, le premier en parla dans "Le voyage dans le Finistère" paru en 1798. Barrois , à la fin du XIXème siècle, a inventorié autour de la rade de Brest, une cinquantaine de filons, montés dans les schistes dévoniens.

Le kersanton n’est pas un granite, bien qu’il soit une roche intrusive comme le granite. Il appartient à la famille des lamprophyres ( roches qui brillent, grâce aux micas)

Il est composé des minéraux suivants :

- le feldspath plagioclase (calco-sodique),
- la biotite ou mica noir (25%),
- le hornblende,
- un peu de calcite et d’autres minéraux.

Normalement, il n’y a pas de quartz. Parfois, il y en a des amas qui sont "la bête noire" des carriers. Les blocs sont alors rebutés.

Il y a quatre variètés de kersanton :

- celui de kersanton au sens strict, du village de " kerzanton" en Loperhet, à gros grains noir-verdâtre avec énormément de paillettes de mica. Il a été exploité en cet endroit dès le XVème siècle et à proximité au XXème siècle, à Kerzanfloch, par l’entreprise Donnard.Il se taille facilement mais c’est le seul kersanton qui ne résiste pas aux atteintes du temps. On le voit au Folgoët, où les parties anciennes sont très altérées, à la Martyre, où un des porches est très abîmé.(Nous ne verrons pas ce kersanton au cours de cette journée). Les géologues disent" kersantite".

- le kersanton de Rosmorduc, noir à grains fins, le plus beau, utilisé pour la statuaire et les calvaires du XVème au XVIIème siècles . Sur les grèves où il affleure ,on peut voir des débris de taille que la mer recouvre chaque jour . Il n’y a aucune altération .. C’est le kersanton par excellence.

- celui de la Pointe du Château, d’un gris-bleuté et d’une dureté extraordinaire. Il n’a presque jamais été utilisé pour le statuaire.

- celui de l’Hôpital-Camfrout, gris, le plus ordinaire. Il a été largement exploité.

Les sites d’extraction :
(Il existe des gisements moins connus dans le bassin de Chateaulin).

sur le pourtour de la rade de Brest, l’exploitation se faisait parfois sur l’estran, seulement à marée basse, ex : à Kersanton même.

la plupart des carrières sont à 50-100 m du rivage, c’est la cas à la pointe du Château et à l’Hôpital-Camfrout.

On a d’abord exploité des boules en surface ( le kersanton s’altère en boules comme les granites). Des "nichées de boules" ont été ainsi utilisées. Par la suite, on a fait des carrières en profondeur.

Toutes ces carrières sont aujourd’hui abondonnées mais leurs vestiges sont bien visibles. Certaines carrières ont été remblayées, d’autres sont remplies d’eau, d’autres envahies par la végétation.

Les vestiges d’exploitation : Des déblais d’exploitation :

blocs avec des défauts, donc rebutés ; ces déblais constituent 3 ou 4 presqu’îles dues à l’activité humaine.

petits déblais de taille de 10 à 20 cm qui jonchent les estrans .

Historique

A quand remonte l’exploitation du kersanton ? On ne sait pas exactement. Une statue gauloise, de Plougastel, est en kersanton.

L’utilisation "en grand " : ( Une erreur s’est répandue concernant le cloître de Daoulas, qui est du XIIème siècle. Il n’est pas en kersanton mais en pierre de Logonna).

Au XVème siècle, on utilisa le kersanton pour fabriquer des boulets de canon, (les Archives Nantes en font état).

Une exploitation importante fut faite pour l’église du Folgoët, fondée en 1423 par le Duc Jean V. La pierre était transportée vers à Brest par bateau puis par charrois jusqu’au Folgoët.

L’âge d’or de cette exploitation se situe du XV au XVIIème siècles, mais on exploitait le kersanton avec parcimonie pour les statues, les calvaires, les porches des églises et les portes des manoirs .Quelques exemples :

- manoir de Kerviny en Plougonvelin, manoir de Kerscao en Loc-Maria Plouzané,
- porche de Saint-Hoardon,
- Eglises de Pencran, de Guimiliau etc..
- à Bodilis, seules les colonnes cannelées du porche sont en kersanton, le reste est en granite de Sainte-Catherine.
- dans l’abbaye de Saint-Mathieu plusieurs éléments de l’architecture et des sculptures sont en kersanton : l’enfeu de la chapelle absidiale, une autre pierre provenant peut-être aussi de la même chapelle, le blason ducal (ces deux dernières pièces conservées au musée)et selon toute vraissemblance, le remplage des deux grandes baies des chapelles sud .
- à Plougonvelin : l’ancien calvaire de 1622, malheureusement mutilé, présenté dans la salle d’exposition de Saint-Mathieu, la statue de Saint Yves , quelques petites statues une dans le bourg, près de l’église ,une autre à Trémeur, une au Prédic, la statue de Notre Dame de la Clarté etc.. La croix de Mission est plus tardive de même que la statue de Sainte Anne au-dessus de la plage du même nom. Plusieurs tombes de la première moité du XX° siècle sont également en kersanton.

Au XVIII et au début du XIXème siècle, il semble que le kersanton soit tombé dans l’oubli. De Fourcy, ingénieur du Corps Royal, qui réalisa en 1844 la première carte géologique du Finistère mentionne seulement deux carrières en activité. Il écrit : " C’est une pierre (le kersanton) extraordinaire, promise à un bel avenir" .

L’essentiel du kersanton est utilisé pour les travaux publics.

Dans la deuxième partie du XIXème siècle, il y a de grandes entreprises. Dans sa thèse de 1905, Vallon écrit : "L’exploitation du kersanton est une des principales industries du Finistère". Il y avait jusqu’à 300 carriers

On utilisait le "chemin de fer" pour le transport des pierres et des machines à vapeurs pour pomper l’eau des carrières.

Quelques noms :

- Omnès, qui construisit sa villa du Trez-Hir avec des entourages pour moitié en Aber Ildut, pour moitié en kersanton ; car M. Omnès avait des carrières à l’Aber Ildut et à L’ Hôpital-Camfrout.
- Corre,- Derrien,- Poileu,.(Une dynastie de sculpteurs, 200 tombes dans le cimetière de Saint-Martin, ainsi que l’Obélisque des Administrateurs du Finistère, guillotinés).

Dans les quartiers anciens de Brest, une maison sur deux à ses ouvertures en kersanton, l’autre en Aber-Ildut.

Au tournant du siècle, on eut des grèves de carriers, 1894-1900-1903. Un drame pour les familles : l’alcoolisme (et l’absentéisme). De plus les carriers étant payès à la pièce, il ne fallait pas rater sa pierre.

L’arrêt de l’exploitation

Après la seconde guerre mondiale arrêt de : entreprise Omnès en 1946, Corre en 1949, Labous en 1956, Derrien en 1960, la carrière Derrien fut vendue en 1974 à Sanquer.

L’exploitation s’arrêta définitivement. Tout ce kersanton servait pour les travaux publics :

- la plupart des ponts de la voie ferrée de Chateaulin à Brest ; sauf près de Daoulas, le viaduc sur la Mignonne qui est en Aber-Ildut, (la pierre venait par gabarres jusqu’à Daoulas) ;
- le viaduc, à la sortie de Landerneau, vers Brest, est en kersanton ;
- les fortification au temps de Napoléon III (XIXème et au début du XXème),

Omnès a fourni énormément pour les forts.

Les Phares
- Eckmûhl : tout le parement vu est en kersanton. Les pierres étaient débarquées à Kerity, par grandes marées.
- Le Creach à Ouessant (1861-63) utilise aussi le kersanton. Un débarcadère fut spécialement construit pour cela.
- Phare de Ile Vierge, tout en kersanton gris, avec ses 396 marches monolithes, insérées dans la muraille. Le coût actuel d’une marche serait de millions de centimes.

Une partie des carrières de la Pointe du Château fut exploitée par Gourdon de Paris, pierres utilisées aussi pour les travaux publics.

Autres utilisations :

- pour le port de commerce de Brest, à Porstrein, on a utilisé du kersanton ;
- à Roscoff, une partie des jetées est en kersanton ;
- les écluses du Canal de Nantes à Brest , particulièrement la première, la plus belle, celle de Miniglas est en kersanton ;
- beaucoup de maisons fin XIX et début XXème, à Brest mais aussi dans toute la région , sont en kersanton.

- L’église de l’Hôpital-Camfrout

Le" Chant du Cygne "du kersanton

Après la guerre de 14-18 : les monuments aux morts. Il y avait déjà des pierres tombales. On trouve des monuments aux morts en kersanton jusqu’au Havre et aux Sables d’Olonne.

On utilisait des modèles un peu stéréotypés. Il y avait une concurrence entre les granites locaux et le kersanton. Granite de L’Aber-Ildut, ex : Monument de Plougonvelin, granite de Morlaix, granite du Ponthou, granite de Bégard. Dans le Sud ce sont les leucogranites du Sud-Finistère. Il y a tout de même, une emprise du kersanton. Il fournit également la pierre du Monument aux Marins de la guerre 1914-1918, érigé à Saint -Mathieu .

La carte des monuments répertoriés montre l’influence des rivières : Elorn, (avec l’atelier de Landerneau ) Aulne jusqu’à Pleyben, de la rade de Brest, du canal de Nantes à Brest.

Après cet exposé de M Chauris, nous allons sur le terrain, d’abord sur la grève de la Pointe du Château, (kersanton gris-bleu) puis à Kerascoët où affleure le kersanton de Rosmorduc, le plus beau, puis dans les grandes carrières de l’Hôpital -Camfrout.

La visite se poursuit par la visite de l’église de l’Hôpital-Camfrout, dont la façade gris sombre est en kersanton, puis par celle du cimetière où le kersanton naguère très utilisé est à présent concurrencé par des granites de diverses provenances.

Conclusion de la journée

Infatigable ,au cours de la visite du cimetière M Chauris nous donne un aperçu de l’exploitation actuelle des granites. Il signale entre autre, la carrière très moderne de Plonevez-Quitin (à voir) et parle de la redoutable concurrence pour les granitiers bretons de l’exploitation à bas-prix des granites ,de l’Inde par exemple .

Puis il rend hommage aux tailleurs de pierre et aux sculpteurs de notre région qui ont fait du Léon et de la Cornouaille de"véritables musées à l’air libre". Il termine par un souhait :que pour la restauration des édifices, le Service des Monuments Historiques fasse appel au granite local déjà utilisé . Lui-même a signalé plusieurs carrières . Pour le kersanton il faudrait ouvrir de nouveau des carrières pour la restauration de monuments .

Après nos remerciements présentés à M Chauris, le vin de l’amitié -tenu bien au frais -fut un vrai délice au terme de cette journée caniculaire et studieuse.